Il y a cinq ans, j'ai trimballé un sac de 19 kilos sur le GR20. Dix-neuf. Je le sais parce que je l'ai pesé à l'aéroport d'Ajaccio, avant de comprendre que les balances d'aéroport sont impitoyables et que mes genoux, à ce moment-là, ne l'étaient plus. Trois jours plus tard, je donnais une tente à un couple de Hollandais croisé au refuge de Manganu. Pas par générosité. Par survie.
Aujourd'hui, mon équipement léger pour randonnée en camping tient dans un sac de 6,2 kilos, eau et nourriture pour deux jours comprises. Ce n'est pas une performance d'athlète. C'est juste une méthode. Et cette méthode, je vais vous la donner, avec des chiffres, parce que personne ne vous les donne jamais.
Points clés à retenir
- Poids de base visé : 4 à 6 kilos pour trois saisons, sans eau ni nourriture. Au-delà de 8, vous portez votre confort sur votre dos au lieu d'en profiter.
- Le matelas et le sac de couchage sont les deux postes où chaque euro dépensé fait gagner du poids. Le reste, c'est du marketing.
- Un budget réaliste pour passer de 12 kg à 6 kg : comptez 250 à 400 € par kilo économisé. Non, ce n'est pas une faute de frappe.
- La saisonnalité change tout : un matelas avec une R-value de 1 convient l'été, il est dangereux en avril.
- Votre sac à dos doit être choisi en dernier, pas en premier. C'est contre-intuitif et c'est la règle la plus violée.
Combien de poids peut-on réellement économiser ?
Bon, parlons chiffres, parce que c'est là que tout le monde reste vague. Je tiens un carnet de pesée depuis 2021. J'ai pesé chaque objet de mon sac, un par un, sur une balance de cuisine. Voici ce que ça donne, comparé à mon sac de 2022 (ma première tentative sérieuse) et à mon sac actuel.
| Poste | Poids 2022 (kg) | Poids actuel (kg) | Gain | Coût du changement |
|---|---|---|---|---|
| Abri (tente) | 2,10 | 0,89 | -1,21 | ~330 € |
| Sac de couchage | 1,35 | 0,62 | -0,73 | ~280 € |
| Matelas | 0,68 | 0,35 | -0,33 | ~140 € |
| Réchaud + popote + gaz | 0,72 | 0,38 | -0,34 | ~90 € |
| Sac à dos (vide) | 1,62 | 0,94 | -0,68 | ~180 € |
| Vêtements + hygiène + divers | 2,10 | 1,18 | -0,92 | ~120 € |
Total : 4,2 kilos en moins pour environ 1 140 € étalés sur trois ans. Soit 270 € par kilo. Ce chiffre, je ne l'ai vu nulle part avant de le calculer moi-même, et c'est probablement l'info la plus utile de cet article. Parce que ça vous dit où mettre votre argent en priorité.
Le poids de base, cette notion que tout le monde confond
Le poids de base, c'est votre sac sans eau ni nourriture. C'est la mesure honnête, parce que l'eau et le consommable varient selon l'itinéraire. Sur un trek avec des points d'eau, vous portez 1 litre. En autonomie complète en Corse, c'est 3 litres minimum, soit 2 kilos de plus sur les épaules.
Spoiler : beaucoup de « randonneurs ultra-légers » qu'on croise sur Instagram annoncent leur poids de base en oubliant de préciser qu'ils marchent 15 km dans une forêt avec cinq sources. Leur 4 kilos ne veut rien dire. Le mien non plus, si je ne vous dis pas où je marche.
Est-ce que ça vaut vraiment le coup de dépenser autant ?
Ça dépend de ce que vous cherchez. Si vous faites deux bivouacs par été, non. Sincèrement, non. Allez chez Decathlon, prenez une tente à 80 €, elle pèse 2,4 kilos et vous vous en foutrez. Le rapport poids/prix y est raisonnable — c'est là que j'ai commencé, et je le conseille encore à ceux qui démarrent.
Mais si vous partez plus de six nuits par an, ou si vous avez des genoux comme les miens (merci, le trail de 2016), le calcul change. Chaque kilo en moins, c'est de l'énergie que vous gardez pour le lendemain. Après mon passage de 12 à 7 kilos, je faisais 22 km par jour au lieu de 16, avec la même fatigue ressentie. C'est peut-être mon ressenti, pas une étude. Mais je n'ai jamais vu quelqu'un revenir au poids lourd après avoir goûté à ça.
Les critères objectifs pour choisir son matériel (et arrêter de se faire avoir)
Le problème avec les listes « top 10 » qu'on trouve partout, c'est qu'elles ne donnent aucun critère de décision. Elles donnent des modèles. Sauf que le bon matériel dépend de votre itinéraire, pas d'un classement générique.
Le rapport poids/prix, ou comment j'ai arrêté de me ruiner
Je calcule systématiquement un ratio simple : (prix de l'objet) / (grammes économisés par rapport à mon ancien objet). En dessous de 0,80 €/g, j'achète. Au-dessus, je réfléchis. Au-dessus de 2 €/g, je passe mon tour.
Exemple concret. Mon sac de couchage actuel : 0,62 kg, duvet 850 cuin, 280 €. Économie par rapport à l'ancien (0,73 kg) : 730 grammes. Ratio : 0,38 €/g. Excellent. Ma gourde filtrante, elle, m'a coûté 45 € et m'a fait économiser 180 grammes par rapport à une gourde + filtre séparé. Ratio : 0,25 €/g. Mais elle m'a aussi fait gagner en praticité, ce qui n'est pas chiffrable.
Le piège, c'est que les marques vendent le matériel léger à prix d'or sans que le gain soit proportionnel. Une tente à 700 € ne pèse pas 300 grammes de moins qu'une tente à 300 €. Parfois elle pèse 150 grammes de moins. Faites le calcul avant, pas après.
La durabilité, ce facteur que personne ne mesure
Mon matelas gonflable léger a percé deux fois en un an. Deux. J'ai passé quatre soirées à le rafistoler à la lampe frontale dans une tente, avec du ruban adhésif et une mauvaise humeur croissante. Le gain de 300 grammes était-il rentable ? Franchement, je ne suis pas sûr.
La règle que je me suis donnée : les objets en contact avec le sol ou avec l'eau doivent être choisis pour leur solidité, pas pour leur poids. Les objets qui vivent dans le sac peuvent être ultra-légers sans risque. Un sac de couchage, on ne le traîne pas sur des cailloux. Un matelas, si.
La température limite, l'arnaque des fiches produit
Les sacs de couchage annoncent trois températures : confort, limite, extrême. Ne regardez que la température de confort, et retirez encore deux degrés pour être honnête avec vous-même. J'ai déjà dormi « à confort 5 °C » par 3 °C réels, en sous-couche et bonnet, et j'ai passé une nuit catastrophique. Les normes de test européennes permettent de mesurer avec une couche de vêtements que vous ne porterez probablement pas.
Saisonnalité : ce qui change vraiment entre été et hiver
Une partie du matériel est saisonnière, et c'est là que beaucoup se trompent en achetant un « kit universel ». Ça n'existe pas.
- Matelas : la R-value (résistance thermique) est le seul chiffre qui compte. 1 pour l'été, 3 pour le printemps et l'automne, 5 minimum pour un bivouac hivernal. Ce n'est pas du confort, c'est de la sécurité. Un matelas avec R-value de 1 par -5 °C, vous dormez sur de la glace.
- Sac de couchage : un seul duvet bien choisi couvre trois saisons si vous ajoutez une doublure légère. En dessous de -5 °C, deux sacs superposés (un léger + un fin) sont souvent plus polyvalents qu'un seul sac très chaud.
- Vêtements : la technique des trois couches, mais allégée. Une sous-couche mérinos, une isolation fine, une couche coupe-vent. En été, je ne prends que la première et la troisième. En hiver, l'isolation fait 400 g au lieu de 250 g.
- Eau : en hiver, la gourde filtrante gèle et devient inutile. Il faut soit un filtre à pompe, soit compter sur la fonte de la neige avec un réchaud.
Le point clé, souvent oublié : en hiver, le poids total de votre sac augmente de 1,5 à 2 kilos minimum. Ce n'est pas un échec de votre méthode. C'est physique.
Bivouac et sécurité : ce que les listes de matériel oublient
On peut avoir un sac parfait et se planter totalement sur le terrain. Le matériel ne remplace pas la préparation, et là, aucune marque ne vous aidera.
Où a-t-on le droit de bivouac ?
En France, la règle générale : le bivouac est toléré sur certaines zones, souvent entre le coucher et le lever du soleil, mais interdit dans de nombreux parcs nationaux, réserves et sites classés. Dans les Pyrénées, c'est réglementé différemment selon les zones. En Corse, certaines vallées sont strictement interdites au feu, et le bivouac y est encadré. Renseignez-vous auprès de l'office de tourisme ou du parc concerné avant de partir, parce que la réglementation change d'un massif à l'autre et qu'une amende peut vite coûter plus cher que tout votre équipement.
La gestion de l'eau, le vrai sujet
Un filtre à eau ne remplace pas une carte des points d'eau. J'ai fait une fois 18 km sans source parce que ma carte datait de 2015 et que le ruisseau indiqué était à sec. Depuis, je vérifie systématiquement sur deux sources différentes : topo-guide récent et forums récents. Une gourde filtrante, c'est 60 à 90 € et 180 grammes. C'est probablement le meilleur investissement de tout mon sac.
Météo et itinéraire
Je consulte trois sources avant chaque sortie : Météo France pour le massif, un forum spécialisé pour les conditions réelles sur le terrain, et je laisse toujours un itinéraire précis à quelqu'un. Ce n'est pas du poids dans le sac, mais ça sauve des vies. La lampe frontale, la couverture de survie et le sifflet sont les trois seuls objets que je ne chercherai jamais à alléger.
Le planning de préparation : quoi emporter selon la durée
Voici comment je répartis, en pratique. Pour une sortie d'une nuit, on part du principe que le consommable est minimal. Pour 10 jours, tout change parce que la nourriture devient le poste principal.
- 1 à 2 nuits : poids de base 5 à 6 kg, 1,5 litre d'eau, 1,5 kg de nourriture. Total sur les épaules : environ 8 kg.
- 3 à 5 nuits avec ravitaillement : poids de base identique, mais je porte 2 kg de nourriture et je prévois un réapprovisionnement à mi-parcours. Total : 9 kg maximum.
- 7 à 10 nuits en autonomie : là, c'est la logistique qui commande. 5 à 6 kg de nourriture sèche, et le poids total grimpe à 13 ou 14 kg au départ. La stratégie consiste à alléger le poids de base au maximum pour laisser de la place au consommable. Un sac de 11 kg au départ qui descend à 7 kg après trois jours, c'est ça le vrai plaisir.
Le consommable, c'est le poste le plus mal géré parce qu'il n'apparaît pas dans les listes de matériel. On ne peut pas l'acheter une fois pour toutes. On le gère en temps réel, en mangeant, en buvant, en planifiant les points de ravitaillement.
Ce que j'ai appris en quatre ans de bivouac, c'est qu'aucune liste ne remplacera l'expérience. Mon premier sac ultra-léger était trop léger, dans le sens où j'avais économisé sur la sécurité et que je m'en suis rendu compte à 2 400 mètres d'altitude, sous la pluie, avec un matelas qui avait rendu l'âme.
Le poids juste, ce n'est pas le poids le plus bas. C'est celui qui vous permet d'être encore content d'être là au cinquième jour, quand la fatigue s'installe et que le paysage s'ouvre devant vous. Personne ne peut le calculer à votre place. Mais maintenant, au moins, vous savez combien ça coûte par kilo.